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Tu sais pas.

Les économistes de garde sont parmi nous !

Le 7 novembre 2011, durant l'émission « Le téléphone sonne » consacrée au G20 (animée par Alain Bedouet sur France Inter, minute 4'43), un auditeur nommé « Jean-Pierre » a essayé d'interpeller vivement l'un des « experts » invités, Jean-Hervé Lorenzi, président du Cercle des économistes (sorte de think-tank chargé de donner la bonne parole économique au bon peuple), à propos de ses liens avec divers établissements bancaires, dont la prestigieuse banque Rothshild. Pas facile !

Jean-Pierre, après avoir sans doute passé l'étape du standard en montrant patte blanche avec une question banale (parvenir de nos jours à une complète liberté d'expression sur des ondes à grande écoute demande bien des ruses), ne s'est pas démonté une fois parvenu au direct, en exprimant clairement l'ensemble des troublants engagements lucratifs passés et présents de M. Lorenzi. Des engagements privés qui peuvent poser question lorsqu'on pense qu'un juge ne doit pas être partie. 

Par exemple, comment avoir un discours médiatique indépendant et qui se préoccupe de l'intérêt public pendant une crise, lorsqu'on touche des jetons de présence aux conseils d'administration de grandes sociétés, y compris dans le domaine des finances et des assurances ? 

L'auditeur s'est d'abord appuyé sur un article de l'économiste Jean Gadrey pour Alternatives Economiques qui développait la même interrogation quant à une étonnante collusion d'intérêts entre les « dominants » privés et le « chien de garde » Lorenzi, dixit ce cher Jean-Pierre. 

BROUILLE

Hélas ! Au moment pour ce dernier de poser précisément sa question, qui portait sans doute sur les montants engrangés par Monsieur Lorenzi pendant toutes ces années en tant que spécialiste à double, triple, quadruple casquette, la communication a été brouillée à la manière d'un vulgaire portable qui passe sous un tunnel... La qualité était pourtant parfaite avant et le redeviendra après un instant. C'est vraiment pas de chance ! 

Aurélie Trouvé (co-Présidente d'Attac elle-aussi invitée de l'émission), ne comprenant pas la question de Jean-Pierre, osa un timide « Quoi ? » ; Lorenzi n'a pas répondu à la question en évoquant un aussi énigmatique que paranoïaque « On connaît vos méthodes »; Bedouet a immédiatement tenté d'enchaîner sur la question suivante non sans avoir réagi au début de l'exposé de Jean-Pierre avec un curieux « Aaaah, voilà ! » L'animateur s'y attendait-il ? Courage, fuyons !

Pas de chance, l'auditeur suivant, un dénommé Éric, a trouvé à son tour « très dommage que M. Lorenzi ne réponde pas à la question », vu l'enjeu des débats et la nécessité d'avoir des intervenants, soit complètement indépendants, soit qui présentent clairement leur appartenance politico-économique sans manipuler l'opinion publique. Pas de chance, Monsieur Bedouet n'a pas souhaité insister. Un regrettable oubli, à nouveau. Sans doute.

RUFFIN DANS LE CERCLE

Heureusement, certains journalistes ne se contentent pas de silences ou de phrases définitives sans argumentation. François Ruffin, dans le cadre d'une autre émission de France Inter (Là-bas si j'y suis, 2 et 3 janvier 2012) propose d'équilibrer les débats et d'approfondir la question.

Le reporter interroge ce même Jean-Hervé Lorenzi dans le cadre de la remise du prix du Cercle des économistes, parrainé par le « premier titre chez les premiums » Le Monde. Un « Cercle » habilement intitulé, lui donnant un (faux) parfum d'indépendance et qui n'a pourtant rien de public, entretient avant tout des liens avec le secteur privé (les places boursières, entreprises financières ou industrielles). Un écran bien pratique lorsqu'il s'agit de présenter ses membres au moment de leur passage à des émissions de grande écoute pour « éduquer » le brave peuple.

Un flou artistique dont même les personnels de l'Autorité des Marchés Financiers n'arrivent plus à se dépatouiller : une employée interrogée par Ruffin, d'une manière assez incroyable et qui ne semble pas tout à fait insincère, ne fait plus la différence entre ce qui dépend d'un travail universitaire, d'une recherche académique et d'une intervention privée. Un mot revient régulièrement sans sa bouche : tout serait « naturel ».

Pourtant, pourrions-nous imaginer qu'un médecin employé par les laboratoires Servier puisse accéder à un poste de responsabilité au sein d'un organisme de contrôle public des médicaments ? Non, certainement pas ! Ce cas de figure s'est d'ailleurs présenté. Il a heureusement fait scandale.

Ruffin détaille encore mieux que « Jean-Pierre » les activités de Monsieur Lorenzi. On savait que des portefeuilles peuvent déborder de cartes de paiement, mais autant de cartes de visites font tourner la tête. Une multiplication des activités grassement rémunérées qui semble, on l'apprendra aussi, être commune de tous les membres du Conseil du Cercle des économistes. Décidément, un conseiller en analyse économique lambda doit avoir tellement de cordes à son arc ! À croire que pour devenir professeur d'économie au lycée, il faut désormais posséder un compte bancaire dans un paradis fiscal et trader à la City sur le cours du riz.

L'ANGE LORENZI

Voilà en tout cas la justification offerte par le personnage Lorenzi, qui affirme sans sourciller « ne pas être un homme d'argent » et ne voir son « jugement aucunement influencé par ses relations » avec la banque Rothshild ou autres établissements. Bigre ! En fait, Jean-Hervé Lorenzi est un véritable anthropologue économique. Il touche les jetons, mais n'aime pas ça. Il touche les dividendes, mais serait volontiers prêt à dénoncer le système en cas de dysfonctionnement en tant que juge intègre, indépendant. Un ange.

Ce qui se vérifie parfaitement alors que le système s'écroule de toute part, que les inégalités se creusent, qu'un avis clair de la situation est plus que jamais nécessaire et que le discours, y compris celui de M. Lorenzi est... strictement identique.

GADREY, LE RAPPEL DES CHOSES SIMPLES

Ruffin pousse le vice en allant interroger M. Gadrey, précédemment cité. Qui affirme fort logiquement qu'on ne peut pas dépendre des grandes industries, des grands établissements financiers tout en se prévalant en même temps d'un rôle de conseiller indépendant capable d'intervenir sur les ondes publiques de façon « libre ». Il faut rappeler ce qui est vraiment « naturel », ce qui tient du bon sens.

François Ruffin, qui lui aussi a plusieurs casquettes (l'homme est patron du très riche journal Fakir, véritable multinationale du Pas-de-Calais, puissamment soutenue par une armée de bénévoles et actionnaire très influent du groupe Casino), démontre une rare habileté dans l'art de faire tomber les masques. Au moment où bien du monde se résigne devant la situation économique, devant cette impression d'immobilité totale, Ruffin donne des réponses à la question ''« Que faire ? »''. Précieux !

(Cet article a été réalisé à la suite d'un premier commentaire publié sur Facebook, daté du 8/11/2011, sur le compte de Leslie Goldfin)

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