polémiques.info

We're not journalists. We just have internet access.

Tu sais pas.

Lorsqu'une banque aimerait que les enfants pensent à l'argent...

« À partir six ans », que devrait faire un enfant ? S'amuser ? Lire ? Rêver ? S'ennuyer ? Rire ? Non, selon la banque Société Générale et son site web abcbanque.fr ciblant nos chères têtes blondes, il devrait s'intéresser à l'argent, apprendre à mettre à l'abri ses billets dans un coffre et s'initier à la consommation. Tout un programme.

Les serious games forment un marché en plein essor. Souvent commandés par des industriels afin de pousser les consommateurs à l'achat ou former au rabais les travailleurs, ils s'attaquent désormais aux plus jeunes. Le premier jeu proposé à nos chers bambins sur abcbanque.fr est « L'escalier des prix ». Le plus rapidement possible, l'enfant doit classer divers objets du moins cher au plus cher. Comme sur TF1. Le second jeu est une sorte de « jeu des cinq différences » à découvrir entre deux billets de 500 euros. Une riche idée.

ORDRE

Le troisième, « Tout compte fait », est plus complexe. Il propose de faire des courses avec un tapis de caisse sur lequel on dispose des victuailles et autres quincailleries avec un budget limité. Si tôt, provoquer une prise de conscience du pouvoir d'achat et des sacrifices nécessaires est tellement approprié ! Le pot de confiture ou le dentifrice ? Le jeu vidéo ou le vélo ? Dilemme ! Et que se passe-t-il si le très jeune client décide - folie - de ne pas tout dépenser ? D'abord, la voix-off lui dit « Bravo ! » Mais le rappelle à l'ordre deux secondes plus tard : « Tu aurais pu acheter plus de choses !». Faudrait pas que le petit vire décroissant.

Ce jeu « des petits malins qui savent acheter beaucoup avec peu » est chronométré. Normal. De l'autre côté de la planète, dans certains pays asiatiques, d'autres enfants jouent sans compter les heures au jeu des petits exploités qui savent travailler beaucoup pour peu. Et si on apprenait plutôt à nos enfants qu'il existe un triste lien entre ces deux propositions ?

DÉ-PENSER

Nul doute que Play Bac Editions a réussi de biens jolies animations. Mais ces dernières n'apportent aucun savoir, ni aucune connaissance utile à un enfant en développement. Les jeux restent répétitifs et de surcroît illustrés avec des mélodies entêtantes.

Le site web se rattrape-t-il dans d'autres annexes ? Un dictionnaire est proposé. Qu'allons-nous faire apprendre à nos bambins ? La définition de « métaphore » ? Ce que veut dire « poésie » ? Non, au programme, l'explication d'un vocabulaire plus terre à terre : « action », « banque » et bien sûr « capital ». Capital !

Quelques exemples de cet urgent enrichissement prioritaire du langage : « Commission : une commission est une somme d'argent que demande une banque à un client, échange d'un service. » Dresser l'usager bancaire très jeune, afin qu'il s'habitue à ces opérations électroniques automatiques voleuses d'euros, souvent arbitraires et qui ne demandent pourtant aucun travail spécifique aux banques, est une sage précaution.

« Troc : Lorsque les grands explorateurs, du XVe au XVIIIe siècle, ont rencontré les habitants d'Afrique, d'Amérique et d'Asie, ils ont échangé des verroteries comme des colliers ou des miroirs contre des épices, de l'or, des fourrures. » Ah, ces « grands explorateurs », qui ont décimé des populations entières, en les trompant avec de la pacotille, les rendant malades, ruinant et pillant leur milieu naturel... Une habitude conservée jusqu'à nos jours d'ailleurs. Une si belle histoire pour illustrer le seul échange de marchandises qui se passe des banques...

« Richesse : Quelqu'un qui a beaucoup d'argent vit dans la richesse. La richesse est donc l'inverse de la pauvreté. » Je dirais même plus : « Pauvreté : Quelqu'un qui n'a pas d'argent, ou trop peu, vit dans la pauvreté (…) » C'était le volet social du site.

TROC, FRIC, PIGEONS

Mais pourquoi s'intéresser autant à l'argent des enfants, pardon, à ce que savent les enfants de l'argent ? Adressé aux parents, un article propose de faire le point sur l'argent de poche. Une manne non négligeable qui sera dépensée, y compris par l'utilisation d'une Carte bleue ou de retrait, proposée dès l'âge de 12 ans. Une hérésie : faire dépendre aussi jeune d'un mode de comportement sommaire et aride ferme un ensemble de potentialités, d'interrogations, de créations autrement plus intéressantes que les histoires de fric.

Si le petit visiteur du site n'est pas assez attentif à la bonne parole, une voix-off l’interpelle : « Je ne te vois plus... As-tu besoin d'aide ? (…) Tu préfères peut-être jouer ? » Et si l'effronté(e) ne réagit toujours pas : « Tu es toujours là ? Si tu veux en savoir plus sur le troc... » Dommage que ce mode d'échange, « pas pratique » selon les notices du site, n'ait pas été plus mis à la fête. Pratiqué dans les cours d'école, il pouvait enfin concerner les enfants. Mais il est gratuit. Et les banques ne touchent pas un kopeck sur l'échange de billes à la récré. Alors autant ne pas trop en parler. Il ne faut pas donner des idées d'alternatives aux futurs pigeons.

S'abonner au flux RSS