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« Le Point » victime de la Lepénisation des écrits

Le Point a récemment consacré sa couverture à Marine Le Pen (édition du 29/04). Pour justifier cette Une, pas moins de neufs pages présentent la « vraie » Marine, avec des photos dignes de Gala (Marine-joli-bébé, Marine-jeune-qui-danse, Marine-étudiante-modèle, Marine-glamour, Marine-mère-attentionnée) et un article pour le moins avantageux pour la vice-présidente du Front National. La « dédiabolisation » est en marche... pour anticiper une prochaine entrée au gouvernement ?

« Qui est vraiment Marine Le Pen ? » est le titre de l'article de neuf pages proposé par Le Point (29/04). Tout est dans le « vraiment ». Marine, on croyait que c'était une femme politique d'extrême droite, ayant adopté les affreuses idées de son père avant de viser sa place. En somme, une héritière qui démarrait sa carrière avec le même funeste fond de commerce familial. Au moins, pas besoin de changer l'enseigne de la devanture. Le slogan reste le même : l'autre, le différent, l'étranger, le pas pareil est la source de tous nos problèmes.

DON DE RESPECTABILITÉ

En fait, on se trompait. Marine, on l'a jugée trop vite. Au fond, elle est trop cool. Heureusement, l'article du Point remet les pendules à l'heure : « C'est avec une rare maestria que Marine Le Pen occupe ce jour-là la scène du conseil régional du Nord-Pas-de-Calais ». Une vraie pro. « Elle accroche étonnamment la lumière (…), souriante dans ses attaques, comme ces marins bretons dans la tempête (…) avec un côté bonne copine ». Une vraie pote. Elle porte un ensemble « pantalon blanc, pull beige ». Une vraie prolo, habillée comme madame tout le monde, qui a connu la banlieue qui craint : Saint Cloud.

Bref, un vrai concentré de compétences respectables. « Quand d'autres élus, y compris au sein de son groupe, font bâiller l'auditoire, elle magnétise, provoque rejet ou délectation, usant d'une rhétorique IIIème République, agressive et narcissique, drôle et narquoise. ». Elle magnétise. Se moque. Ne laisse jamais indifférent. On a trouvé la pasionaria des années 2010. Et qui se méfierait d'une rhétorique de la IIIe République ? Après tout, c'était avant Vichy.

MALENTENDUS

Vichy... Les dérapages de son père à propos de la seconde guerre mondiale… Le « détail »... Là encore, il y avait un malentendu. Le journaliste nous éclaire : « Elle perd soudain de sa rage, s'enfonce dans son siège, la moue désolée, quand on évoque la grande Histoire, celle de Vichy et de la Waffen SS, et ses propres limites mémorielles. » Ouf ! Elle est désolée. Bientôt à la tête d'un parti connu pour l'orientation idéologique particulière d'une partie de ses militants, certes, mais elle a une « moue désolée ». Marine est capable d'avoir les yeux humides. Au moins deux fois plus que son père.

Ce qui a manqué à Jean-Marie fut l'émotion. Combien de temps a-t-il attendu pour avoir un accès à un grand média aussi favorable et peu soucieux du rappel de son idéologie dangereuse ? Toute sa vie. Ce n'est que lors d'un étrange numéro de feu-l'émission télévisée Ripostes (2007) que Serge Moati a fait preuve de tendresse envers cet orateur efficace (pour la mauvaise cause). Comme une sorte d'expression du respect que l'on doit aux personnes âgées. Jean-Marie comptait les divisions. Marine Le Pen n'a pas attendu de compter trop de rides pour avoir tel traitement de faveur médiatique.

La conclusion que doit en retirer le courageux lecteur du Point est que Marine n'a rien à voir avec son père. La fille a « pris clairement ses distances et quitta quelques jours la maison familiale avec bagages et enfants » au moment où le Chef (de famille) avait la « nostalgie » de l'occupation allemande (interview dans Rivarol – 2005).

Elle reconnaît même avoir avec papa « quelques divergences, parfois extrapolitiques et profondes ». Et quelles divergences ! Elle a aimé Bienvenue chez les Ch'tis, ce film populaire. Pas son père. Plus fort encore, Marine « refuse tout propos raciste ». Bref, elle n'est plus d'extrême droite ! « La dédiabolisation est un travail permanent », dit-elle... A force de travailler autant dans Le Point, Marine va passer de la diabolisation à la sanctification.

NE PAS OUBLIER LES FONDAMENTAUX

Attention cependant aux excès. Il faut bien rappeler (quand-même) quelques fondamentaux. Ne pas trop faire Canada Dry comme un vulgaire Sarko. L'idée d'une union avec l'UMP ? « Cette probabilité est aussi absurde que celle d'un accord avec le PS », rassure Marine. Et à l'approche de l'élection interne pour la présidence du FN à laquelle se présentera le droit dans ses bottes (qui claquent) Bruno Gollnisch, mieux vaut ne pas être trop affectueux avec l'ennemi. Sa prise de distance avec les traditionalistes du parti qui entrent en « fureur » à cause de « ses réflexions sur l'avortement ou sur l'euthanasie » attendra.

Ainsi, certains piliers restent bien en place. D'abord, la question de l'immigration reste centrale. Cela tombe bien. Le président de la République a mis ce thème au centre du débat public... sans débattre et sans résultat. Encore quelques mois à ce rythme et certains vont se mettre à regretter « l'original à la copie ». De quoi gagner du poids politique sans rien faire.

Autre pilier, le rapport au clan. Les Le Pen ? Une famille injustement persécutée. « Le 1er novembre 1976, leur maison, villa Poirier dans le 15ème arrondissement de Paris est la cible d'un attentat ». Depuis elle « vit dans la peur qu'il arrive quelque chose » à son père. De quoi donner la larme à l'œil à n'importe qui et présenter la vice-présidente du FN invariable sur le fond, mais plus présentable sur la forme.

PRÉPARER LE TERRAIN ?

Neuf pages mènent cette incroyable démonstration. Qui, à la rédaction du Point, a-t-il été chargé d'une telle opération de communication ? On imagine le sous-marin frontiste, le Besson local, l'extrémiste refoulé, le transfuge du paquebot... La signature est Saïd Mahrane. Décidément, on donne toujours les taches les plus ingrates aux minorités visibles.

Le journaliste est assez grand pour préciser lui-même ses intentions. Marine Le Pen serait une « dopeuse d'audimat ». Doit-on faire de l'audimat à tout prix ? « Une marque – Marine – est née » : Le Point participe à sa publicité moins objective qu'élogieuse. A quelles fins ?

Alors que Nicolas Sarkozy s'écroule dans l'opinion publique et s'arc-boute sur ses intangibles choix idéologiques néoconservateurs qui l'obligent à détourner sans cesse l'attention des citoyens du domaine économique et social, une formule doit être mise au point pour gagner la présidentielle de 2012.

Avant 2007, la tactique de captation des voix du FN était (pré)visible avec un discours (in)sécuritaire marqué. Mais elle se couplait avec des promesses de restauration du « pacte républicain » et de « la valeur travail ». Des promesses qui n'ont trompé que ceux qui y ont cru.

Aujourd'hui les récents positionnements de M. Sarkozy semblent indiquer une volonté de tout miser sur une nouvelle droitisation de son camp. Dans cette optique, pourquoi ne pas ouvrir au FN un strapontin au plus près de l'exécutif national ? Au moins une commission ? Voire une place au gouvernement ?

Impossible ? Pour se convaincre que les temps changent, on peut constater le chemin parcouru à droite depuis le précédent Charles Million. Aux élections régionales de 1998, l'ancien ministre s'était fait élire grâce aux voix du Front National. L'homme a été immédiatement exclu de l'UDF. Couvert de honte à la fin des années 90, il apparaît davantage en 2010 comme un... précurseur.

DÉRIVE A L'ITALIENNE

Pour aider à cette forme de « décomplexification » et pour persuader les derniers gaullistes soucieux de ne pas fricoter avec les extrémistes, un petit tour al bel paese s'impose. Un petit encadré à la suite de l'article va tout nous expliquer. «  Dans sa quête de pouvoir, Marine Le Pen pourrait s'inspirer de l'exemple italien » . On parle bien de quête de pouvoir... Et en plus, on lui donne le mode d'emploi ! « Deux hommes issus de l'extrême droite gouvernent au côté de Silvio Berlusconi ». Voyez, tout ceci est si banal...

Umberto Bossi, le premier, s'est même payé le luxe de ne jamais vraiment édulcorer ses propos, « très durs », sur les immigrés et la sécurité. Brice Hortefeux n'aura même pas à renoncer à ses blagues les plus crasses.

Giancarlo Fini, le deuxième, a choisi de mettre un peu d'eau dans son vinaigre. Lui a d'abord entamé une carrière politique locale. Puis, il a réalisé une « défascisation » de son parti. A ensuite intégré peu à peu la majorité de la droite classique (Forza Italia hier, Il Popolo Della Libertà actuellement), et a gagné enfin le perchoir de l'Assemblée Nationale. Avec ces deux parcours rappelés par le journaliste du Point, on comprend que  tout est possible : des nostalgiques du Duce, des porteurs de chemises noires peuvent être recyclés pour venir à l'aide des tambouilles électorales du parti traditionnel de droite.

Chacun peut y trouver son compte au sein d'une entente tacite : la continuation d'une politique néoconservatrice pour les uns; « l'institutionnalisation » d'un parti et l'accès au pouvoir pour les autres. Point commun : l'opération se fait sur le dos des plus faibles. Les suffrages populaires sont récupérés à l'encontre de leurs intérêts. L'attention focalisée sur des sujets de société secondaires... et des boucs-émissaires.

L'invention d'une « Marine-la-populo » qui fait ses classes à Hénin-Beaumont préparerait par conséquent l'avènement d'un outil de captation du vote ouvrier pour la droite sarkozyste. Car contrairement à une idée reçue, le vote ouvrier est loin d'être acquis au FN. Le reste est une question d'image à fabriquer, Point.

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