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Ouvriers, chômeurs et retraités interdits de télé : encore heureux !

2009-10-24_011811.jpgLe premier baromètre de la diversité à la télévision a été dévoilé mardi par le Conseil Supérieur de l'Audiovisuelle (CSA). Sa lecture nous rappelle que les minorités ethniques sont largement sous-représentées à l'écran, les femmes en retrait et les handicapés absents. « Nouveauté » dans l'analyse : les riches trustent les apparitions sur le petit écran. Pas de pauvres sur mon écran géant plasma ? Encore heureux !

Rien de nouveau sous le soleil à la lecture du baromètre de la diversité à la télévision... Le rapport est ultra-classique. Dans le petit écran, les couleurs autres que le blanc se font rares. Le sexe féminin a tendance à s'effacer. Et les handicapés n'ont aucune entrée, même aménagée : les feux de la rampe, sans la rampe.

CSP PLUS OU MOINS

Pourtant, un angle d'analyse va un peu plus loin, très lié aux premières constations, puisque démontrant que certaines populations n'ont pas accès aux emplois élevés : « A la télévision, apparaissent surtout à l'écran des individus de catégories socioprofessionnelles supérieures (cadres ou professions intellectuelles), avec une très faible place laissée aux inactifs (surtout retraités) et aux ouvriers.»

Autrement dit, à la télé, le chômeur, l'ouvrier et le retraité passent mal, voire pas du tout. Bien heureusement ! Parce qu'en ces temps troublés, le peu de solutions apportées par le gouvernement à la crise de l'emploi, l'échec cuisant du Pôle Emploi, les diverses fermetures d'usines, les plans sociaux et restructurations, les petites pensions qui stagnent lorsqu'elles ne diminuent pas face à la vie de plus en plus chère, ceux-ci auraient sans doute trop de revendications à donner !

Les chômeurs, ouvriers et retraités, s'ils avaient le droit de représentation éclairant sur leurs difficultés, s'agiteraient, parleraient d'injustices, de déséquilibres sociaux, de paquets fiscaux qui se perdent dans les poches des multimillionnaires... Même au travers de fictions s'ils le pouvaient. Non, merci les gars, ne venez pas, vous allez faire s'écrouler le moral des ménages.

ÉCRAN A 2000 EUROS

Cependant, les pauvres, il faut les rappeler dans la lucarne des ombres projetées un rien au bon moment : « Si cette tendance est un peu atténuée dans la publicité, plus représentative des profils de la France d'aujourd'hui, elle est très marquée pour tous les autres genres de programmes ». Oui, n'oublions pas que le pauvre – en tout cas en début de mois – a un peu d'argent à dépenser. Durant quelques jours, il devient consommateur. Alors pour qu'il se sente en confiance, on lui montre sa propre image sociale dans les pubs, de quoi le persuader que lui aussi peut acheter deux-trois babioles. Parfois, son rôle est même incontournable : le retraité gère super bien dans les pubs pour les conventions obsèques.

Les pauvres sont donc moins visibles. Et quand ils apparaissent, on les laisse dans un coin : « Les inégalités d'accès à l'antenne des différentes CSP ne s'arrêtent pas à la densité de présence mais se retrouvent aussi sur le rôle au sein du programme : les CSP+ sont plus souvent positionnés comme héros et les CSP- comme personnages secondaires. » On va quand même pas acheter des écrans plats à 2000 euros pour voir des pauvres dedans jouer les premiers rôles !

A ce propos, Augustin Scalbert de Rue89 s'interroge : « Ne serait-il pas possible que la télévision reflète mieux la société française, en matière sociale comme dans les autres, comme le recommande le CSA en rendant ce rapport ? Eric Macé cite un exemple de série américaine, Roseanne, qui mettait en scène une famille américaine populaire blanche et obèse. »

Judicieuse observation... mais qui appelle d'autres délicates questions : le pauvre ne peut-il espérer que ça, être présent à la télévision en étant seulement son propre stéréotype, par exemple l'« obèse » américain ? En plus, voilà qui va obliger les producteurs à dégoter des scénaristes talentueux : réussir à montrer de manière plaisante des pauvres soumis à l'industrie alimentaire qui les gave de produits gras et sucrés peu chers dont raffolent les cerveaux humains ne doit pas être facile. (Note : les bas revenus sont les plus touchés par l'obésité, « Les aliments dont on cherche à limiter la consommation, comme les sucreries ou les snacks, sont à la fois riches en énergie et d'un coût modéré. Or, les études sur le comportement montrent que les choix alimentaires des personnes en difficulté s'effectuent d'abord en fonction du coût et du goût. Ce sont donc bien les contraintes budgétaires plus que les mauvaises habitudes qui orientent ces consommateurs.» SPF )

Doit-on montrer le pauvre à la télévision dans sa condition dégradée, ne revendiquant rien, voire réussissant à devenir fier de son état ? Le faire apparaître dans une fiction qui se réclamerait d'une réalité, donnant lieu à une représentation sociale imagée et fixe ? Voilà qui revient à dire : l'ascenseur social est cassé, pas de problème, l'antenne capte encore.

THE REVOLUTION WILL NOT BE TELEVISED

Enfin, un risque demeure. Quelques pauvres vont sûrement avoir l'idée de réclamer des apparitions dans des documentaires, voire dans des émissions d'actualité traitant de leurs véritables préoccupations : le logement, les retraites, la santé, avec un angle favorable à leur intérêt commun... Mieux vaut leur laisser les faits divers et les plans en communication du gouvernement contre la fraude sociale.

Soyons rassurés : « Pour tous les autres genres de programmes, même les jeux (à l'audience pourtant très grand public), et surtout pour l'information (même portant sur l'actualité française) la place est surtout laissée aux profils « CSP+ ». Ouf ! Avec des grands experts, des spécialistes en tout, des membres officiels de l'élite politique, intellectuelle, culturelle, économique, tout va mieux. A l'écran avec leurs costumes, leurs cravates et leurs Rolex, tout est plus beau. Séguela sur ton plasma et ta journée est joie. Et puisqu'ils font le déplacement jusqu'au studio en limo, autant leur permettre de délivrer la bonne parole : la dette oblige à démanteler le système social français... Il faut tout privatiser... Le bouclier fiscal pour les rentiers est une bonne idée... L'ISF est un impôt à supprimer... Le népotisme, c'est extra... Etc.

De l'autre côté de l'écran, à adorer ce qui est bling-bling, à oublier sa condition, à se rassurer devant la Nouvelle Star en se disant que ses enfants n'auront plus besoin de l'école républicaine en faillite pour réussir, pour sûr, le pauvre continuer à regarder et écouter. Chacun sa place. Méritée ou imposée ?

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