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Education : on continue à se Môquet du monde

"A la rentrée prochaine, on vous parlera encore de la lecture de la lettre de Guy Môquet, devenue marronnier pour les journalistes. L'enseignement de la Shoah fera toujours débat. Mais vous parlera-t-on des moyens d’apprendre diminués ?"

Ceci est l'extrait d'un article publié sur Polémiques.info le 11 juin 2008. Choses promises, choses dues : le marronnier est au rendez-vous, sans surprise. Certains analystes ont choisi de reparler à l'identique de la polémique autour du choix de Guy Môquet pour "sensibiliser" les plus jeunes à la mémoire, etc. Dommage, voilà encore du temps de perdu. Mieux vaudrait réfléchir à la baisse de moyens réservés à l'éducation nationale et de la faillite du système d'enseignement républicain... Le marronnier s'impose dans la presse ? Alors faisons de même... Indigestion médiatique répétée ou tentative d'indignation argumentée, il faudra choisir. Ci-dessous, reprise de l'article Shoah, Guy Môquet... : l'éducation par l'émotion

Telle était la volonté de Nicolas Sarkozy ou, plus précisément, de ses (nombreux) conseillers en communication : orchestrer la lecture de la lettre de Guy Môquet dans l’ensemble des établissements du secondaire. Cette volonté de « faire l’événement », comme si nous étions dans une campagne électorale sans fin, s’exerce sur bien d’autres sujets dont certains médias s’emparent avec délectation, sans aucune réflexion de fond. La polémique sur l'enseignement de la Shoah, par l'émotion, fait partie du même projet. Il n'y a là ni maladresse du président, ni faute hasardeuse.

STRATÉGIE

La stratégie est toujours la même. Au lieu de s’interroger sur les cadeaux fiscaux du gouvernement Fillon aux millionnaires ; une attaque ciblée est menée contre les prétendus « privilégiés » des régimes spéciaux. Au lieu de faire le bilan international - catastrophique de l’administration Bush ; un ministre lance une quasi menace de « guerre » contre l’Iran. Au lieu de se préoccuper de cette part de misère du monde que les pays dits développés refusent d’assumer ; une « loi ADN » est votée, inquiétante, déroutante, si loin des valeurs traditionnelles de la France. Au lieu de lutter contre la terrible diminution du pouvoir d'achat des Français ; on attaque directement la Constitution et le droit dans une sorte de volonté de réécriture inacceptable. Comment garder notre système de retraite par répartition, dont 95 % ne sont pas liés au destin des régimes spéciaux ? Comment investir pour demain, développer les infrastructures, les universités si notre budget est déjà grevé de milliards d’euros en cadeaux fiscaux à ceux qui n’en ont pas besoin ? Comment réduire les inégalités sociales, les discriminations, les fractures sociales si on stigmatise les plus faibles ? Comment conserver la nature même des libertés individuelles ?

COUP D’ETAT DE L’EMOTION

Ces questions ne sont pas oubliées : des chercheurs, des professeurs, mais aussi des entrepreneurs de tous bords politiques y réfléchissent. Mais aucun n’est réellement en mesure de lutter contre ce véritable « coup d’Etat médiatique permanent » qui préfère lancer des problématiques de surface et opposer les citoyens perdus dans des dialogues de sourds. Certains se lancent dans la critique forte, la condamnation sans appel, voire l'insulte inversée : ils ont tort. L’émotion est désormais la base de notre éducation. On peut le regretter. La lecture de la lettre de Guy Môquet en est le plus amer exemple. La proposition du président de la République de « donner » la mémoire d'un enfant victime de la Shoah à chaque écolier du CM2 la plus incroyable et inacceptable. L’émotion a divers « avantages » face à une éducation républicaine. Elle coûte moins cher, n’a pas besoin d’être égale pour tous, n’a pas l’obligation de former des élites issues de tous milieux sociaux. L’émotion touche plutôt l’individu, seul, isolé, qui n’a plus ses repères pour défendre ses propres intérêts avec raison. N’importe quel historien sait que sa discipline s’apprend avec discernement, demande en-quête et réflexion. Laisser l’enseignement de l’histoire aux manipulateurs de symboles, c’est considérer que chacun n’a pas le même besoin d’être éclairé sur le passé, comme pour mieux être conditionné dans son avenir. Dans ce système néfaste, les jeunes peuvent bien entrer en formation à 14 ans : ils verront à la télévision les grotesques mises en scènes historiques d’Etat pour soi-disant « ne pas oublier ». Les risques d’oublier sont pourtant bien plus forts lorsqu’on supprime des milliers de postes d’enseignants. L'oubli est bien présent lorsqu'on ne peut plus penser par soi-même, mais être simplement -comme au cinéma- être influencé par l'émotion qui fatalement sera remplacée par une autre. A la rentrée prochaine, on vous parlera encore de la lecture de la lettre de Guy Môquet, devenue marronnier pour les journalistes. L'enseignement de la Shoah fera toujours débat. Mais vous parlera-t-on des moyens d’apprendre diminués ?

SIMONE WEIL

Cette nouvelle conception de l'éducation est en adéquation avec une nouvelle manière de faire de la politique. Elle veut résoudre le destin de millions de personnes, leur promettant non de comprendre ou d'éveiller et d'éclairer leur réflexion propre, mais en les faisant vibrer sensiblement pour mieux les satisfaire dans leur situation sociale devenue atone, sans perspective de développement, dédiée au mieux à la consommation. Combien reste-t-il de gardiens de la raison, comme Simone Weil, capable de remettre les choses en place, faire l’éloge du bon sens et lutter contre de tels funestes projets ? De nouveaux débats doivent être lancés. Ils ne doivent pas être purement intellectuels, mais convaincre chaque futur électeur que son intérêt, que l'intérêt de ses enfants, n'est pas dans la dictature de l'émotion. Chaque parent, lorsqu'il raconte des contes aux enfants, espère bien qu'un jour ceux-ci puissent les lire eux-mêmes et en écrire de nouveaux. Il faut échapper à ce qui devient aujourd'hui un grand conte sans fin, sorte de série télévisée aux multiples saisons dont toutes se ressemblent, destiné à nous endormir.

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