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Tu sais pas.

Vivement une bonne pandémie pour exploser nos profits !

La grippe H1N1 ne fait rire personne. Sauf sur BFM radio, lorsque celle-ci rime avec profit. Lors de l'émission Good Morning Business (17/08), on a pu entendre avec effroi le journaliste Stéphane Soumier et Benoît Duvillier, patron de la société Gojo France, se bidonner autour des bénéfices "indécents" liés à l'envolée des ventes du fameux gel antiseptique pour les mains. Avec pour message essentiel : ayez peur, c'est bon pour nos marges. Épique.

Sur BFM radio, on aime le business. Pourquoi pas, si celui-ci rime avec innovation, progrès, responsabilité, développement intelligent... Mais sur BFM radio, on aime aussi les marges grasses, les bénéfices qui s'envolent. Et là, tous les moyens sont bons.

En ce moment, la société américaine Gojo, leader mondial du gel antiseptique pour les mains, connaît une période faste à faire pâlir d'envie n'importe quelle entreprise cotée au CAC40.

Si son produit phare commençait à connaître un petit succès grâce à l'individualisation des comportements ayant rapport à l'hygiène, la récente crainte d'une pandémie liée à la grippe H1N1 a décuplé ses bénéfices.

Tout le monde a pu voir fleurir ces jolis flacons de gel antiseptique dans les sacs à main, dans les trousses médicales, ou encore au bureau.

L'INTERVIEW ISSUE D'UNE DIMENSION PARALLÈLE

Le journaliste Stéphane Soumier lance l'interview tout en finesse :

"Vous êtes l'homme, peut-être le seul, qui veut que l'on ait peur de la grippe..."

Réponse du patron de Gojo France, Benoît Duvillier : "Pas du tout !"

-C'te blague ! (sic), moque le journaliste.

"Mais pourquoi vous voulez qu'on ait peur de la grippe ?"

-Ben pour qu'on aille se laver les mains, tiens !

Et donc acheter du produit pour se désinfecter afin d'éviter d'attraper la grippe (croit-on). CQFD. On attend le cours magistral à l'université Dauphine et le prochain livre de Sulitzer sur le thème : "Pour gagner de l'argent, misez sur la peur."

PEUR INUTILE... COMME LE GEL ?

Outre cette belle démonstration d'une application (pervertie) du modèle économique libéral, on apprend au passage que l'application du gel ne remplace aucunement un lavage des mains à l'eau et au savon.

"On ne se l'applique pas sur des mains sales", selon Benoît Duvillier, qui surprend au passage le journaliste de BFM. "Ça ne lave pas, ça désinfecte uniquement, heureusement... On ne peut quand même pas se substituer à un réel lavage des mains. cela n'a rien à voir", rajoute le patron de Gojo France.

Ah bon ! Ce gel, en plus d'être vendu à cause de la peur des gens, ne servirait donc à rien ? La réponse est probablement oui : il faut à l'évidence se laver les mains impérativement avant de penser à se les désinfecter... Or, un lavage correct des mains au savon désinfecte très bien. Sauf si vous êtes chirurgien se préparant à une opération à cœur ouvert.

Ou, si vous ne pouvez vous laver les mains temporairement, évitez simplement de les porter à la bouche ou au visage. C'est suffisant... et gratuit.

CROISSANCE INDÉCENTE

Mais puisque tout se vend, passons maintenant à l'argent. Le journaliste : -Vous êtes sur quelle croissance ?

"Je sais pas si on doit en parler, je ne sais pas si c'est utile... On est sur des progressions indécentes.", déclare gêné Benoît Duvillier.

-Mais non ! C'est ça qui est merveilleux ! C'est le business ! Vous allez nous aider à la contrer cette menace ! Vous êtes d'utilité publique en quelque sorte...

Utilité publique mais gains bien particuliers.

Benoît Duvillier, ne sachant pas exactement combien de temps les ventes du gel pourront durer à cette cadence affirme enfin décomplexé : "Ce qui est pris est pris et n'est plus à prendre. La demande est au rendez-vous, Gojo a construit une deuxième usine qui était en stand-by depuis la crise."

La grippe pour relancer l'économie. A vos mouchoirs.

-Et là les annonces de Luc Chatel (ministre de l'éducation, ndlr, qui s'est déclaré à la fois pour et contre la fermeture des écoles en cas de pandémie), c'est encore une belle opportunité pour vous !

"Ah, là, c'est énorme !" (rires)

Il y a, dans certaines situations, des rires indécents. Et avec les déclarations de Bachelot, c'est le jackpot ?

-On peut avoir une idée du CA annuel ?

"Fin 2008, on est à 5 millions... Pour 2009, je vous laisse calculer..."

Ce serait donc dommage qu'un si beau business ne dure pas... Il nous faudrait une pandémie permanente. Une pandémie du virus peur :

-Vous n'avez pas l'impression que cela sera quelque chose de durable ?

"Vous avez raison", reprend très sérieusement le patron de Gojo France. "On est en train de créer un réflexe chez les gens."

Un réflexe. Comme chez les insectes en quelque sorte... Et pour une efficacité contestable.

AMORAL ?

Le journaliste économique pense la même chose : au-delà du débat est-ce le besoin qui a crée le produit ou le contraire ?, ce qui compte, c'est la croissance à deux chiffres et peu importe l'utilité réelle du produit ou les raisons de son succès. Pandémie mondiale, peur : seul le profit compte.

Les idéologues du néolibéralisme rétorqueront : "Voyez, cela sert à la société, tout cela grâce au marché." Tout d'abord, cette société n'est pas cotée en bourse. Et malgré le fait que ce produit n'empêchera jamais un virus puissant de se transmettre (en espérant d'ailleurs qu'il ne dissuade pas les gens de se laver correctement les mains), s'il était un rempart déterminant contre la grippe, on pourrait souhaiter qu'il échappe à une exploitation commerciale, pour l'intérêt commun.

Enfin, cet aspect quelque peu amoral du système mercantile actuel se retrouve dans le business des masques, dont le prix explose comme par hasard à l'approche de l'hiver (voir "Business caché de la grippe" in Le Canard Enchaîné, édition du 19/08).

L'attrait du profit, c'est décidément un réflexe.

Commentaires

1. Le vendredi, août 21 2009, 15:18 par oma

Je rappelle à titre anecdotique qu'Hitler était réputé pour se désinfecter les mains après chaque poignée de mains échangée.

Je rappelle également que l'asepsie d'aujourd'hui génère la fragilité des systèmes immunitaires et les maladies de demain.

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