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Affaire : du feu de Karachi aux «contre-feux» à Paris ?

img81.jpgSi la blogosphère a bouillonné à propos de «l'affaire de Karachi», les médias traditionnels sont restés plus prudents, y compris sur la Toile. A raison lorsqu'il s'agit de vérifier les faits et de poursuivre l'investigation. Or, l'évocation même du sujet a été rare. Peu d'articles, peu de reportages informatifs proposés... De nombreux internautes ont regretté un tel traitement, dénonçant parfois dans leurs commentaires un «inéluctable étouffement», voire des «contre-feux». Est-ce vraiment le cas ?

(Le résumé de l'affaire peut être trouvé ici.)

Il ne faut pas confondre «contre-feux» et arguments pouvant remettre en cause certains éléments avancés au sujet de l'affaire Karachi. Il ne faut pas confondre «contre-feux» et la nécessaire prudence qu'impose ce genre de dossier.

Beaucoup d'internautes n'ont pas apprécié le traitement médiatique réservé au dossier. Mais à ce jour, aucune certitude n'est établie. Si des indices apparaissent, la justice devra vérifier bien des éléments pour tenter de démêler cette affaire : une nécessité pour les familles de victimes, qui attendent la vérité depuis 7 ans. Le président de la République, qui s'est très souvent positionné pour la défense du droit des victimes ne peut que souhaiter cet aboutissement.

ARGUMENTATION

Dans une logique d'argumentation, en théorie basée sur des faits, ''Bakchich.info'' est revenu sur l'informateur Claude Thévenet. Le site a effectué des recherches sur celui qui affirme être l'auteur du rapport «Nautilus», en grande partie à l'origine des révélations sur l'affaire.

Quel a été son passé professionnel ? Quelles sont ses relations ? Sa personnalité est-elle fiable ? Autant de questions qui permettent de lancer une réflexion au sujet de la crédibilité des informations sur lesquelles se sont largement appuyés les juges anti-terroristes chargés de l'affaire pour «mettre en sommeil» la piste d'un attentat islamiste.

Bakchich.info n'est pas le seul média à avoir exercé cette logique critique. Le quotidien Le Parisien a emprunté le même chemin dans son édition du 30 juin. Dans l'article intitulé «Attentat de Karachi : les réserves du procureur de Paris», aucun crédit n'est donné à l'informateur Thévenet.

Le journal relaye au mot près la position du parquet en soulignant «l'imprécision» du témoignage de l'homme et «plusieurs incohérences». «Aucun élément tangible» ne serait apporté. Les informations de Thévenet ne seraient «pas suffisamment étayées». Enfin, il est rappelé que l'informateur est mis en examen pour «corruption active» et «recel de violation du secret professionnel.»

IMPRESSION

Paradoxalement, cet apport peut aussi donner la sensation d'une volonté de décrédibiliser ce «témoin privilégié» de l'affaire et donc de donner l'impression de nourrir... un contre-feux.

A tort, puisque le seul objectif est avant tout de vérifier si «l'arrêt des commissions par Jacques Chirac en 1995 dans le cadre du règlement d'une vente d'armes avec le Pakistan initiée par Édouard Balladur a provoqué un attentat en 2002» peut être une affirmation recevable... ou pas.

Réfléchir à la crédibilité de l'informateur revient simplement à vérifier les sources. Pour autant, rien ne doit empêcher la justice d'explorer toutes les pistes, d'étudier toutes les hypothèses.

D'ailleurs, Le Parisien, toujours dans son édition du 30/06 et malgré son alignement sur la vue du parquet de Paris hostile à l'hypothèse produite par Claude Thévenet, n'a pas oublié de détailler le rapport «Nautilus» en citant des noms et parlant même du «trajet des valises» (rapport aux commissions).

En résumé, pour ne pas donner l'impression de faire naître des «contre-feux», une seule recette est bonne : continuer l'investigation journalistique. Bakchich.info ne s'en prive pas puisqu'un article de Xavier Monnier étaye l'hypothèse d'une piste interne au Pakistan pour expliquer l'attentat de Karachi...

Encore faut-il justifier son argumentation. Notamment s'il s'agit de contester les apports de l'informateur. Parfois, des maladresses apparaissent. Par exemple, le Parisien (édition du 29 juin) citait un «témoin» qui s'exprimait à propos de l'hypothèse de l'arrêt des commissions qui aurait déclenché l'attentat :

«Ça ne tient pas. D'autant que l'attentat six ans après un éventuel arrêt des versements. Ce ne sont plus les mêmes personnes qui sont au pouvoir au Pakistan, et les dirigeants de ce pays n'ont aucun intérêt à se brouiller avec la DCN.»

Cependant, la source en question n'est pas nommée... Le raisonnement est intéressant, mais ne se fonde sur aucune certitude : plutôt gênant dans la démarche de remettre en cause le rapport « Nautilus » dont on dénonce le sérieux.

CONTROVERSE ENTRE MEDIAS

Une controverse apparaît, cette fois vis-à-vis du regard de Bakchich.info sur Thévenet. Selon le site internet, ce dernier serait un proche d'Yves Bertrand, lié à l'affaire Clearstream, dont on ne peut dire qu'il ait bonne presse :

«Dans le petit monde du renseignement, le bon Thévenet ne fait guère l’unanimité. "Un brin mytho", pointent les plus cassants, "un bon homme d’affaires", les plus mesurés. Sa proximité avec l’ancien patron des renseignements généraux Yves Bertrand, le flic aux fameux carnets, ne plaide pas en sa faveur.»

Or, sur le site Mediapart.fr (édition du 6 juillet), Thévenet lui-même est interviewé et répond à deux questions à ce sujet :

«Est-il exact que vous êtes proche d'Yves Bertrand, l'ancien directeur central des renseignements généraux?»

-Déjà, quand on connaît la rivalité qui existait entre la DST et les RG, on a dû mal à l'imaginer ! Mais je peux vous affirmer que je ne connais pas personnellement M. Yves Bertrand et que je n'ai jamais eu le moindre contact, sous quelque forme que ce soit, avec lui. Je ne comprends pas l'intérêt de propager une telle rumeur.

«Le but paraît clair : laisser croire que vous êtes manipulé par les chiraquiens, dont M. Bertrand était proche, pour nuire à Nicolas Sarkozy, qui était directeur de la campagne d'Edouard Balladur en 1995...»

-Si c'est le cas, c'est mal me connaître car j'ai toujours refusé de travailler pour des hommes politiques, même si c'était bien payé. J'ai toujours œuvré pour des entreprises franco-françaises ou pour la défense d'intérêts nationaux. Je ne suis manipulé par personne, je trouve cela insultant de laisser entendre le contraire.

Des arguments se rencontrent... Des hypothèses se croisent... Mediapart.fr, qui a été le site «à la pointe» des révélations semble privilégier la piste d'une affaire d'«États» entre la France et le Pakistan et par conséquent en entraîne une autre, franco-française, qui aurait impliqué une partie du personnel politique ayant exercé au pouvoir en 1995.

La justice tranchera.

MALADRESSES DIVERSES

Il y a parfois des maladresses dans la «forme» de l'approche de l'affaire par la presse qui peuvent laisser croire à des «contre-feux» :

  • Le Parisien (30/06) utilise une curieuse expression pour traiter de l'affaire. «En cause : Jacques Chirac», apparaît tôt dans l'article et n'aide pas vraiment à la bonne compréhension de l'affaire au point où elle se trouve. Chirac est le premier homme politique français cité, dans un raccourci un peu rapide. Alors que Nicolas Sarkozy, qui était ministre de l'Economie en 1995 dans le gouvernement Balladur, a été quant à lui selon l'article le «premier à réagir». Chacun se fera un avis sur cette «première» réaction.
  • Sur TF1, un reportage semble avoir été caviardé selon les dires d'un membre de la famille d'une victime de l'attentat. Selon elle, la journaliste lui aurait confiée : «Il faut que vous compreniez que j'ai une hiérarchie» et aurait sciemment coupé sa réaction peu positive à l'encontre du président de la République.
  • Autre genre de maladresse, dans Charlie Hebdo (édition du 01/07). En page 2, un article est consacré à l'affaire, intitulé : «Attentat de Karachi : des barbouzes plutôt que des barbus ?» Certes, rien n'est sûr, mais les juges ont laissé de côté la piste islamiste. Dans l'article lui-même, à aucune reprise n'apparaît les noms d'Edouard Balladur, Jacques Chirac ou encore Nicolas Sarkozy. Un véritable exploit (voire un exercice de style ?) pour expliquer les rouages de l'affaire en parvenant à ne citer aucune personnalité politique de l'époque ! Ce qui ne prouverait d'ailleurs nullement leur quelconque implication, évidemment... Au moins, cela limite l'emploi du conditionnel... Mais l'effet est surprenant. La démonstration est du reste du papier est détaillée, fouillée, voire lourde en détails. Elle revient en premier lieu sur la scène politique interne du Pakistan : définition de l'ISI (services secrets pakistanais, explication du rôle local de la DCN – direction des constructions navales). Suit un rappel historique du Pakistan. Encore une fois, dommage qu'autant n'en ai pas été fait sur la scène politique française. Arrivé à la fin de l'article, on peut lire : «A ce jour, l'enquête des juges permet d'écarter l'hypothèse d'un attentat ordonné par un mouvement...» Et puis ? Et puis plus rien. La suite est introuvable, page 3 ou dans les pages suivantes.

Espérons que la Justice, elle, puisse trouver toute la suite.

A lire :

Chronologie judiciaire par Libération

Article de Marianne par Frédéric Ploquin

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