polémiques.info

We're not journalists. We just have internet access.

Tu sais pas.

Note2be : l'éducation par la délation ou progrès pour les élèves ?

note2be.jpgLe site internet Note2be a été fermé par décision de justice. En ligne depuis le 30 janvier, il proposait aux élèves de noter leur professeur en les identifiant, établissement par établissement. Le Tribunal de Grande Instance de Paris a estimé que cet exercice pouvait porter atteinte aux activités d’enseignement, risquant de troubler l’ordre public. Selon la juridiction, la mise à disposition d’un forum de discussion sans modération préalable à la publication ne pouvait pas empêcher l’apparition de dérives polémiques. Stéphane Cola et Anne-François de Lastic, cofondateurs de Note2be, ont décidé de faire appel. Ils estiment que cette décision est inquiétante au regard du principe de la liberté d’expression sur Internet en France, en particulier pour les élèves et étudiants français.

note2be.jpgLe site internet Note2be a été fermé par décision de justice. En ligne depuis le 30 janvier, il proposait aux élèves de noter leur professeur en les identifiant, établissement par établissement. Le Tribunal de Grande Instance de Paris a estimé que cet exercice pouvait porter atteinte aux activités d’enseignement, risquant de troubler l’ordre public. Selon la juridiction, la mise à disposition d’un forum de discussion sans modération préalable à la publication ne pouvait pas empêcher l’apparition de dérives polémiques. Stéphane Cola et Anne-François de Lastic, cofondateurs de Note2be, ont décidé de faire appel. Ils estiment que cette décision est inquiétante au regard du principe de la liberté d’expression sur Internet en France, en particulier pour les élèves et étudiants français.

« UN PHÉNOMÈNE INTERNATIONAL »

Au-delà de la satisfaction du principal plaignant (le syndicat SNES-FSU), ce jugement semble être un soulagement pour les enseignants scandalisés par la démarche. Inspiré par RateMyTeacher.com, autre site américain fondé sur le même principe, Note2be désirait implanter en France un phénomène en plein développement en Europe. Il s’agit là d’un argument majeur de Stéphane Cola pour défendre son entreprise à but commercial revendiqué : puisque cela se fait ailleurs, l’idée est forcément bonne et profitable. Pourtant l’innovation de Note2be est nulle. Elle n’est qu’une copie de ce qui se fait déjà. Les entrepreneurs français seraient-ils inaptes à inventer de nouveaux concepts ? Faut-il risquer de provoquer des désordres sociaux pour créer une entreprise rentable ? La réussite de la France dans la mondialisation économique est liée à sa capacité d’inventer des productions originales liées à l’intelligence et au savoir, pas à suivre d’improbables recettes toutes faites.

LIBERTÉ, J’ÉCRIS TA NOTE

La liberté d’expression des élèves est l’autre credo de Note2be. Une curieuse liberté. Sur le fond, un élève ne peut aucunement juger de la pédagogie d’un professeur. Il n’en a ni la capacité, ni l’impartialité, ni l’autorité. Lui faire croire le contraire est pour lui un handicap, une immense perte de temps, voire une manipulation. Le laisser plonger seul dans ce piège si son environnement social ne lui permet pas d’être éclairé sur l’inutilité d’un tel agissement est un danger. Estimer qu’un individu non encore formé peut remettre objectivement en cause le travail d’une personne qui doit justement lui apporter le savoir est un mensonge. En quelque sorte, l’élève se tire lui-même vers le bas en remettant en cause les piliers des moyens du savoir collectif mis à sa disposition. Apprendre est la seule réelle liberté d’un élève. Apprendre afin de devenir un individu éveillé, capable de penser par lui-même, capable de réaliser la destinée de son choix. Cette liberté peut même s’exercer dans l’adversité d’un professeur qui serait médiocre. Peu importe : c’est même la base du savoir-vivre ensemble, qui n’a jamais rendu impossible un enseignement de qualité sur le long terme. Sauf à croire que tous les professeurs ne savent pas faire leur travail ou que ce dernier doit être remis en cause de manière globale. Ce débat se greffe sur un autre, bien plus ancien. L’école doit-elle être un lieu investi par les entreprises au point de n’avoir pour objectif plus que la formation de techniciens ? Ou doit-elle miser sur la formation des esprits pour que chacun puisse trouver son épanouissement dans le monde ? Un système de notation des professeurs rabaisse l’élève au rang de vulgaire consommateur qui en voudrait pour son argent. La qualité de l’enseignement est un élément. La pédagogie un autre. Mélanger les deux, croire que le premier est de nature mauvaise et douteuse est la définitive mise sous tutelle du second.

LE SECOURS DE JACQUES ATTALI ?

Les cofondateurs de Note2be citent le rapport Attali sur la croissance pour soutenir leurs vues. Il est vrai que l’actuel conseiller du président a proposé une évaluation constante de la pédagogie. Gageons que celle-ci puisse être utile à un autre niveau éducatif, supérieur, par exemple dans les grandes écoles, très proches des entreprises et de leur réalité concurrentielle. Pour autant, dans son ouvrage Une brêve histoire du futur, Jacques Attali met longuement en garde contre une surveillance généralisée qui pourrait naître dans une société en déliquescence, dans laquelle les individus se contrôleraient eux-mêmes. Faire noter les professeurs par leurs jeunes élèves d’une telle manière, sans distanciation ou objectivité est bien entendu le reflet de la pire des surveillances, inculquée le plus tôt possible, instaurant une concurrence malvenue et contre-productive. Cette surveillance verrait les données personnelles de personnes livrées au public. Lisons les précautions d’usage du site Note2be à ce sujet : « En justifiant de votre identité, vous disposez d’un droit d’accès, de rectification, de complément, de mises à jour ou de suppression des données à caractère personnel vous concernant qui sont inexactes, incomplètes, équivoques ou périmées, que vous pouvez exercer à tous moments. Vous disposez également d’un droit d’opposition à ce que des données à caractère personnel vous concernant fasse l’objet d’un traitement dans ce contexte, et ce pour des motifs légitimes, que vous pouvez exercer à tous moments. Vous pouvez exercer ces droits en adressant une lettre par voie postale (…) » Voyons la logique, même si un professeur ne peut être mal jugé par un élève, puisqu’il ne peut pas l’être sauf à croire à un magnifique détournement du sens commun et renversement de la logique la plus élémentaire. Ce texte indique qu’il peut bien avoir des données compilées inexactes, incomplètes, équivoques, périmées. La personne jugée doit justifier son identité pour avoir le droit d’accéder à ses propres données pour ensuite pouvoir apporter un motif légitime pour les modifier. Un long parcours ! Qui contrôlera cette machine, cette bureaucratie ? Sur le sujet de la protection des informations personnelles, la CNIL a été saisie et traite le dossier.

PUBLIC ENNEMI

Ainsi, un organisme privé, extérieur, se donne le droit d’interférer avec la chose publique pour imposer par défaut son idéologie. Le principe est déjà-vu dans l’administration avec des sociétés privées coûtant cher au contribuable, dédiée notamment à la surveillance des fonctionnaires. Loin d’économiser quelque gâchis ou perte de temps, aucune étude ou démonstration scientifique ne prouve que la facturation de ces sociétés ne soit pas supérieure au prétendu gain engendré… Récemment, le gouvernement lui-même s’est vu imposer un cabinet en conseil notant les ministres. Peu de personnes ont réagi à cette imposture : derrière cette innocente démarche, l’idéologie de décisions quantifiables et prévisibles réduit la politique au niveau zéro et assimile l’action publique à de la vulgaire gestion. Les détracteurs de Note2be décrient souvent une idéologie libérale qui serait attachée à telle activité. Ils ont à la fois raison et tort. Raison de croire en l’avènement d’un risque sérieux pour la société, celui de s’atomiser au niveau d’un individu, devenu policier de lui-même, objet parmi d’autres. Tort parce que cela n’est pas libéral. Le libéralisme repose sur trois piliers : liberté, responsabilité et propriété. Note2be ne rend pas libre les élèves, il les enferme dans un comportement qui les fait oublier leur nature d’êtres apprenant pour devenir des être jugeant, consommant et remettant en cause sans cesse l’éducation. Note2be ne rend pas les élèves responsables. Il ne leur apprend ni le civisme, ni la patience, ni la compréhension. Note2be est-elle une entreprise socialement responsable ? Elle peut selon la Justice désordonner la société. Note2be ne vend pas de produit utile pour la vie des élèves ou leur développement. Quelle pédagogie apporte-t-elle ? Quel métier peut-on apprendre sur Note2be ? Surveillant de prison ? Voilà qui serait une insulte pour ce métier. A moins qu’on ne parle du panoptique de Jérémy Bentham, philosophe utilitariste, qui a voulu créer cette prison à l’architecture parfaite pour la surveillance totale et aisée des détenus. Note2be milite pour cela : une prison qui réussirait à transférer la surveillance de l’Etat à l’individu, sans lui donner de contrepartie par exemple dans l’élévation sociale. Le poids sur chacun n’en est que plus fort. Note2be n’est au final propriétaire que de son idéologie allant à l’encontre du sens commun. On attendait mieux pour les élèves.

DES RÊVES ÉTRANGES

Qui se souvient d’avoir voulu noter ses professeurs ? Les dirigeants de Note2be affirment avoir réalisé leur rêve d’élève grâce à ce site internet. Le souvenir qui semble le plus normal est davantage la peur d’avoir soi-même une mauvaise note. Voilà le jugement qui importait : l’estime qu’on pouvait avoir de soi, le respect que l’on se portait lorsqu’on faisait de plus ou moins bon travail. Le domaine de la remise en cause de la qualification du professeur était souvent réservé aux cancres, qui n’hésitaient pas à dire le prof est nul pour justifier quelque manquement, absence de travail ou inadaptation au système. Aujourd’hui, puisse les élèves réaliser que ce sont bien à eux de défendre leurs professeurs. A eux de réaliser que cette démarche-là ne peut que nuire d’une part à la qualité de l’enseignement qu’ils recevront, mais aussi à l’idée que la société (et le monde) se fait de leur droit à être libres.

Quelques pistes pour poursuivre la réflexion :

http://www.politique-autrement.org/spip.php?article35 http://www.soules.fr/article.php3?id_article=56

http://fr.wikipedia.org/wiki/Panoptique

S'abonner au flux RSS