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No Justice, no stress

Le groupe electro-pop Justice vient de publier une vidéo intitulée "Stress", réalisée par Romain Gavras. Le clip illustre le nouvel exrait de leur premier album, avec une déferlante d'images violentes et choquantes qui multiplient les clichés incitant à la haine. Au-delà de cette pure opération marketing, Justice livre une chanson assez dérisoire, peu innovante, dont on ne retiendra qu'une polémique orchestrée pour faire vendre des disques tout en stigmatisant la population de certaines banlieues.

Le groupe electro-pop Justice vient de publier une vidéo intitulée "Stress", réalisée par Romain Gavras. Le clip illustre le nouvel exrait de leur premier album, avec une déferlante d'images violentes et choquantes qui multiplient les clichés incitant à la haine. Au-delà de cette pure opération marketing, Justice livre une chanson assez dérisoire, peu innovante, dont on ne retiendra qu'une polémique orchestrée pour faire vendre des disques tout en stigmatisant la population de certaines banlieues.

"Stress" débute au pied de tours d'immeubles, en "banlieue" : des "jeunes" se réunissent en "bande", armes au poing, prêts à tout casser. En quinze secondes de vidéo, tous les stéréotypes sont déjà là. Les "jeunes" entament ensuite une virée dans Paris durant laquelle ils vont agresser gratuitement n'importe qui et casser n'importe quoi. Cette violence est filmée de manière très "réaliste", dans un style proche du documentaire. La volonté du réalisateur étant manifestement de nous plonger dans ce qu'il estime être le réel des banlieues et le comportement de leurs habitants.

Les "jeunes" portent tous un blouson avec le logo du groupe Justice brodé dans le dos : une croix chrétienne. Rappelons qu'à l'époque des balbutiements du groupe, personne ne s'était émoustillé du détournement de ce symbole religieux. Pour une raison simple : tout le monde s'en moquait. La première tentative de provocation de l'opinion publique n'avait donc pas fonctionné.

Originaires de "l'ouest parisien", les membres de Justice croyaient certainement que leur environnement religieux classique (le très traditionnel département des Hauts-de-Seine) était identique à l'ensemble du territoire français. Raté : nul vif débat n'a vu le jour à ce sujet. On tente les rébellions qu'on peut...

Le succès de leur premier titre (D.a.n.c.e) s'est construit seulement sur un clip réussi et une chanson efficace (bien que triste pillage complet du thème des Baby's gang : Happy Song). Mais après cette gentille réussite, il fallait aller plus loin. Pour entretenir le "buzz". En un mot : surenchérir.

MARKETING AGRESSIF

Un vrai musicien peut toujours innover, explorer de nouvelles pistes, séduire autrement son public. Les manipulateurs de symboles, eux, s'affolent à recycler sans cesse le passé et doivent user de subterfuges pour conserver leur visibilité médiatique. Pour continuer à vendre, tout devient possible.

"Stress" n'existe pas grâce à un concept novateur. "Stress" n'est pas l'expression d'une vision artistique géniale. Il s'agit juste d'un prétexte, probablement trouvé par un communicant ou un publicitaire. Ce qui ne serait pas dérangeant si cela ne heurtait pas le principe même de cohésion sociale en montrant du doigt une population précise.

Ne pas avoir d'imagination est nuisible à la création artistique. Romain Gavras est sans doute un très bon technicien du cinéma. De nombreux commentateurs parlent d'ailleurs de son clip comme d'une "oeuvre d'art". On se demande bien quel terme ils auraient employé si le réalisateur s'appelait Dupont... Les plans du fils de Costa-Gavras sont esthétiquement réussis.

Hélas, produire une esthétique pour qu'elle devienne celle de la violence gratuite, sans médiation, ni explications pour les spectateurs est regrettable. N'oublions pas qu'un clip vidéo n'est pas un film de cinéma. Nul ne paye pour le voir, nul ne fait la démarche de se rendre dans une salle obscure. Le clip est populaire. Sur internet, tout le monde peut y avoir accès, sans avertissement. Rappelons au passage que Justice anime la bande sonore d'une publicité pour un opérateur internet.

CLIP RACISTE OU OPPORTUNISTE ?

Derrière les images, il y a le sens qu'on veut leur donner. Le sens commun semble absent du clip. Les stéréotypes sont démesurés et stigmatisent les habitants des banlieues dont on cache toujours les actions constructives, les réussites, les énergies positives ou encore plus simplement l'humanité. Ce genre de clip pourrait tout à fait être produit par l'extrême droite pour diffuser sa propagande raciste. Avec un seul message : "Ayez peur".

Dans "Stress", tout n'est qu'à sens unique. Les jeunes sont violents. Ils se crachent dessus. Ils sont hargneux entre eux. On veut faire remarquer avec insistance (gros plans, cadrages américains) qu'ils sont tous issus de l'immigration. Qu'ils cassent sans rien revendiquer. Montrer qu'ils attaquent les femmes aussi, à plusieurs reprises, comme pour faire voir que ce sont des monstres absolus. Montrer qu'ils regardent méchamment même le caméraman ou le perchiste. Les acteurs sont d'ailleurs excellents. On craint le cynisme au plus haut niveau : serait-ce des habitants de quartiers à qui l'on a fait singer leur propre vie en caricature ?

A la fin du clip, un "jeune" se met à battre le caméraman et l'insulte sur le fait qu'il "aime le filmer". D'autres scènes du clip veulent faire croire que les "jeunes" se retournent contre l'équipe du tournage. Ce mode documentaire utilisé est des plus troublants, avec pour but de réduire à néant la médiation. Quel pourrait être le message du réalisateur ? "Ce sont les médias les coupables, ce sont eux qui montrent une image mauvaise de la banlieue, nous ne faisons que dénoncer ce fait". Si telle était la pensée de M. Gavras, cela reviendrait à dire : "pour lutter contre les médias, faites comme eux". Profond.

DES BLOUSONS NOIRS AUX BLOUSONS BLING-BLING

Les "jeunes" aux blousons à la croix brodée sont des casseurs. Ils s'en prennent au rétroviseur d'une Clio avant d'en laminer la carrosserie. Ils ne cassent pas une Ferrari, une Rolls, mais la voiture du quidam de la classe moyenne. Lorsqu'ils volent une voiture pour la brûler ensuite à coup de cocktails Molotov (car c'est bien connu, tous les jeunes de banlieue savent comment en réaliser un... Outre mesure, est-ce légal de faire prendre tant de risques à des acteurs mineurs ?), c'est une modeste BX.

On regrette que la production n'ait pas eu les moyens de détruire une Jaguar plutôt qu'une automobile de foyers modestes. Simple question de logique : les blousons à la croix brodée sont en vente chez Colette (boutique parisienne très chic) pour plusieurs centaines d'euros. Argent, toujours. Produits dérivés, encore.

Le clip stigmatise des personnes qui n'ont eu aucun avantage social, dont l'éducation a été ratée et qui vont se venger de la société non pas en attaquant les responsables éventuels (pourquoi pas les politiques via des manifestations ou le vote civique), mais les passants ou la police. Le clip ne les aide pas. Il les enfonce en mettant en scène leur malheur. "Stress" ne fait qu'appuyer la pensée d'un establishment qui serait des plus réactionnaires : si émeutes il y a, les causes ne sont pas sociales, mais comportementales. Il n'y a pas de raisons. Il n'y a pas de solutions.

STARMANIA

M. Gavras a mis sur son site Myspace la chanson de Starmania "Quand on arrive en ville". Cette chanson parlait à l'époque des Blousons noirs avant tout pour défendre la jeunesse qui n'a pas le temps d'avoir trente ans pour être heureuse, tout en se moquant des médias qui en faisaient leurs gros titres. Le combat politique de Balavoine pour les jeunes l'a démontré par la suite.

Les Blousons noirs étaient, de la même manière que les blousons brodés du clip, une invention des médias. On parlait de bandes organisées et le gouvernement se demandait s'il ne fallait interdire le Rock'n'roll. Tout était déjà mélangé, truqué, manipulé. Si Romain Gavras pense justifier sa création grâce à Starmania, il se trompe socialement, artistiquement et politiquement. A moins qu'il n'assume une sorte d'imposture consciente et indécente. Dans ce cas-là, la référence est très pertinente.

Aujourd'hui, critiquer Justice, ce n'est pas interdire un type de musique. C'est critiquer un groupe qui manipule les images de la violence et qui n'est représentatif de rien, ni de personne. Justice ne sont pas les nouveaux rockers. Justice ne sont pas les nouveaux rappers. A peine les nouveaux vendeurs de musique industrielle. Il fallait choquer. Il fallait vendre. L'objectif de Justice était de faire parler d'eux. Mission accomplie. La polémique sur la violence de "Stress" se développera dans les médias dits traditionnels. Ceux qui ont été sciemment boudés par la maison de disque de Justice. Ceux qui ne se seraient jamais occupés de cet objet vidéo trop identifié. Ainsi se fera le succès, dans cette sorte de fausse attaque contre les médias. Bref, le coup médiatique parfait. Bravo les (faux) artistes.

L'ART EST AILLEURS

Lorsque des artistes comme Prince ou Radiohead tentent véritablement d'innover sur Internet, de créer de nouvelles logiques économiques en se passant des majors, Justice ne donne que dans la papier mâché médiatique et la provocation gratuite. Condamner sans appel cette vidéo est inutile. Comprendre ce mécanisme du spectacle est nécessaire pour éviter que cela ne se reproduise.

Bientôt, Justice dira avoir voulu lancer le débat. Mais ce dernier ne portera pas sur les difficultés des associations de banlieue à trouver le soutien et la reconnaissance de l'Etat. Le débat oubliera les problèmes réels de la banlieue, comme ces plans d'action toujours lancés, jamais financés. Le débat ne parlera pas des entrepreneurs qui réussissent en banlieue. Zappés. C'est toujours plus facile de coller des étiquettes en décollant la rétine des spectateurs...

Pourquoi donc M. Gavras ne fait-il pas plutôt un clip vidéo qui montrerait de jeunes versaillais que l'on mettrait dans des bus à direction de destinations inconnues de leur part, comme Evry, les Ulis ou Clichy-Sous-Bois ? Pourquoi ne pas stigmatiser ou ridiculiser les jeunes fils et filles de Neuilly ? Peut-être parce que ce sont eux qui achètent les disques et vont aux concerts. Ce sont donc à eux, les premiers, à condamner ces méthodes commerciales. L'échec de la jeunesse serait de se laisser diviser. Aujourd'hui, une France du même âge ne rencontre plus l'autre. Et cela est d'une tristesse totale. La jeunesse apprend via des vidéos à avoir peur d'elle-même.

ET LA MUSIQUE ?

Le débat en ferait presque oublier la chanson. Le titre "Stress" est passable. Originalité absente, schémas vus et revus, samples utilisés avec trop d'immaturité. Un autre groupe, Daft Punk, lui aussi issu de "l'ouest parisien", a déjà fait tellement mieux... Comme quoi, l'origine sociale et géographique n'est pas toujours un boulet dans la vie. Mais ce groupe, lui, démontre un talent musical évident et n'a pas besoin de détourner le sens commun pour continuer à exister.

Commentaires

1. Le mercredi, juillet 2 2008, 19:18 par Stéphane

La violence est un produit vendeur. Nous le savons bien, nous en France, qui en faisons un des premiers postes de nos exportations: que seraient nos multinationales d'origine française sans la conception, la construction et la vente d'armes de par le monde en développement? La réussite économique de ces respectables majors nous montre à tous le chemin à suivre pour faire de l'argent: provoquons des conflits chez un public-cible judicieusement choisi, provoquons aussi de la peur avec nos médias-amis, et les armes, dès que nos affairistes politiques auront la possibilité de l'autoriser, se vendront comme des petits pains dans nos villes et dans nos campagnes! Il y a là un gisement économique que nos amis US ont su exploiter, et que nous, bien sûr, n'avons pas su voir en face: à sa juste valeur marchande.

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