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Enfants écrans plats : l'enfance invisible

The_Playing_Child.jpgQu’est-ce qui est fragile, constamment abreuvé d’images et aplati par la modernité jusqu’à en devenir invisible ?
a) un écran plat,
b) un enfant,
c) les deux,
d) c’est bon pour la vente des téléphones portables, tant mieux.

The_Playing_Child.jpg Qu’est-ce qui est fragile, constamment abreuvé d’images et aplati par la modernité jusqu’à en devenir invisible ? a) un écran plat, b) un enfant, c) les deux, d) c’est bon pour la vente des téléphones portables, tant mieux.

"On" dit souvent que les enfants sont des adorateurs-nés des écrans. Devant la télévision ou l’ordinateur, ils ingurgiteraient les images avec une envie irrépressible, quasi naturelle. Ce qui est faux : les enfants regardent la télé seulement parce que les parents font la même chose. Plusieurs heures par jour, ils ne font que suivre l’exemple, dans un besoin de norme. La passivité de leur progéniture devant les écrans provoque une indignation feinte des parents. Si l’ordre de substituer le temps passé devant la télé par l’heure des devoirs est quelquefois donné, jamais l’autorité parentale ne remet en cause l’idolâtrie de l’image.

Accuser les enfants de trop regarder la télévision est bien plus facile que de s’en priver soi-même. Occuper un enfant en le laissant regarder la télévision ou jouer à la console de jeu est bien plus reposant que de s’en occuper. Affirmer que les enfants regardent trop le petit écran évite de renverser la problématique : les parents regardent-ils assez leurs enfants ? Quelle est la visibilité réelle des enfants auprès des adultes, dans notre société ? Elle tient en fait de l’invisibilité.

PRISME MEDIATIQUE

L’idée d’un « enfant invisible » peut étonner tant celui-ci semble aujourd’hui omniprésent. Pourtant, son apparition dans le monde se limite au prisme médiatique : crimes, violences, accidents… Que l’on entende parler d’un enfant et un drame se profile, un procès se déroule. Un véritable déroulement d’annonces de la peur, qui ne considère jamais l’enfant comme une personne à part entière, mais l’abandonne à un statut de victime et ne le rend visible que dans le cadre de faits divers.

Ces derniers rendent compte d’un immense malaise : récemment, plusieurs viols ont été prémédités avec volonté de filmer via un téléphone portable l’agression. L’âge des enfants concernés - agresseurs et victimes - est en moyenne d’une dizaine d’année. La maîtrise de la production d’images est surréaliste : les scènes du crime sont filmées, puis diffusées au sein d’un établissement scolaire. Avec l’inquiétant souhait de reproduire des schémas qui semblent être directement issus de films pornographiques. La violence extrême (physique et psychologique) de ces actes et leur amoralisme ne peut en aucun cas faire croire à une simple volonté de découverte de la sexualité ou être assimilable à un jeu.

A ce sujet, rappelons qu’un enfant sait souvent mieux se servir d’un lecteur DVD ou d’une connexion internet que ses parents. Rappelons que l’accès aux images violentes est d’une facilité révoltante et déconcertante. Est-ce demander un retour à la morale que de contrôler l’accès aux images pornographiques ?

« JE VEUX TE VOIR »

Certes, des faits divers ne peuvent pas entraîner une généralisation. Les études sociologiques et les stastitiques manquent. Lorsque le quotidien Le Parisien titre "Sexualité des ados : l'inquiétante dérive", y a-t-il un développement du phénomène ou une meilleure information de celui-ci ? Cependant, une typologie des faits (similaires) devient possible. Une analyse peut être lancée. Si les faits divers ne doivent pas, sous le coup de l’émotion, entraîner des lois ou des conclusions hâtives, ils ne peuvent empêcher de réfléchir. Si les raisons seront quelquefois familiales, l’erreur serait de croire que la société et l’influence extérieure n’ont aucune responsabilité.

Par exemple, pourquoi ne pas faire de rapprochement entre le texte d’une chanson nommée « Je veux te voir » (Yelle), dont les paroles sont Je veux te voir dans un film pornographique, en action avec ta bite et les récents faits divers ? Pourquoi ne pas faire un rapprochement entre le clip vidéo d’une autre chanson « Parle à ma main » (M. Youn) dans lequel une jeune femme fait mine de photographier ses seins avec un téléphone portable ?

Ces chansons font rire les adultes, au second degré. Mais il ne faut jamais oublier qui est leur public réel : les enfants. Ce sont eux les réceptacles de l’image (et des mots). Ce sont eux qui absorbent comme une éponge certains comportements, contenant une grande vulgarité. « L’enseignement » tiré de ces images-là est redoutable, car il banalise de nombreux détournements du sens commun, de nombreuses transgressions. Masqué sous l’étiquette d’un simple divertissement, il dépasse en efficacité et en nombre d’heures aussi bien l’éducation scolaire que parentale.

ENFANTS ROIS ?

Utilisé sans arrêt dans la publicité, l’enfant semble être reconnu, consulté, valorisé, mis au centre des débats. En réalité, il n’est qu’assommé par un marketing direct, qui occupe son imagination en remplaçant la poésie naissante de son esprit par de la téléphonie, du matériel de mode ou qui ruine son appétit de la vie au profit du diktat de l’alimentation industrielle. Une armée d’images vient assiéger sa pensée. Une armée dans laquelle l’enfant est tenu d’entrer docilement dans les rangs.

Dans les foyers, l’enfant n’est pas roi. Il est devenu écran plat. Un écran qui porte comme un présentoir ambulant les projections individualistes de ses géniteurs ou tuteurs possédés par l’image, à l’instar de la société toute entière. Au lieu d’un regard attentionné, vecteur d’une éducation, d’une culture, de la transmission de valeurs, l’enfant hérite d’apparences. Dans cette optique, l’enfant devient invisible car vampirisé par une image qu’on lui « copie-colle », symbolisant ce que l’on veut qu’il soit, souvent un desideratum des parents vu à la télé. Desideratum d’être une star de la chanson, un grand sportif, un acteur de série… Spectateurs de leur vie, frustrés par des images qui leur font croire que la vie est ailleurs, les parents plaquent sur l’enfant la vision de ce qu’ils supposent représenter réussite et perfection.

ENFANTS MODELES ?

Les conséquences de l’invisibilité de l’enfant sont multiples. Un reportage diffusé au cours de l’émission « Envoyé Spécial » (Les bébés miss, du 23 mars 2006 - France 2) proposait comme sujet les enfants modèles. Le phénomène ainsi dénommé se développe aux États-Unis. Des familles jusqu’au fin fond du Texas se pressent de présenter leur progéniture de tous âges (de quelques mois à quelques années) sur des podiums. Maquillés, costumés, mais aussi coachés, les enfants subissent des concours plus longs que des jours d’école, relevant du mannequinat professionnel.

Le reportage montre clairement la pression incroyable infligée aux enfants, la compétition qui s’instaure entre eux, leurs efforts désespérés pour faire plaisir jusqu’à la crise de larmes à leurs parents, en essayant le mieux possible de ressembler à l’image que ces derniers réclament. Jamais cette mère de famille qui amène sa fille parader n’a été modèle… Mais elle pense donner une chance à sa fille, qui très vite préfère être une Barbie, plutôt que de jouer à la poupée. Anecdotique ? Cette industrie pèse déjà des millions de dollars. Il y avait un intérêt financier certain à changer la définition de l’enfant modèle.

L’enfant devenu écran plat réapparaît parfois dans le TGV. Tout voyageur a connu cela : un enfant s’agite, hurle, grimpe aux sièges… Bref, l’enfant redevient visible parce qu’il est inévitable dans un environnement réduit. Toute la voiture prête attention au mini-événement. Tout le monde s’en rend compte. Sauf les parents ou accompagnateurs. Eux ne font rien, sauf… louer un écran portable équipé d’un lecteur DVD. Au lieu d’un dialogue à propos du paysage, du voyage, l’enfant sera abandonné à un écran avec lequel il fusionnera – récepteur et futur diffuseur d’images, la plupart du temps en grignotant des sucreries. Qu’une personne proteste sur l’agitation d’un enfant une fois le lecteur DVD éteint, le paquet de bonbons terminé et on lui rétorquera aussitôt : « cela ne vous regarde pas ». Un peu comme si le parent répondait : « faites comme moi qui ne le regarde pas. » La solution ? Désormais, dans l'Eurostar, les enfants sont parqués dans certains wagons. A la cohésion sociale, on a préféré le renforcement des individualismes. C’est un mouvement de fond.

PETITS ENFANTS, GARDEZ-VOUS DES IDOLES (Jean 5:21)

Soyons enfin un peu cyniques. Les enfants sont-ils grandement menacés ? N’est-ce pas là exagéré ? Se focaliser sur le présumé intérêt des enfants fait oublier une autre victime, bien plus attachante : l’image. Trop d’images tuent l’image. Nous avons beau lui rendre hommage, notre attention ne suit pas la cadence d’une production pléthorique, riche, passionnante. La seule solution pour ne plus négliger l’image est de faire corps dès sa plus tendre enfance avec elle. L’enfant disparaît, soit, mais il se met au service d’une autre vision, bien plus ambitieuse, celle d’un monde où l’image est enfin respectée à sa juste valeur. Nous lui devons bien ça.

L’image participe hautement à la croissance économique, dans un nombre infini de domaines. Elle nous divertie en étant souvent à la base de tous les loisirs. Elle offre à l’humanité un processus de visualisation et d’optimisation de ses désirs individualisés, fortement appuyé par le développement d’un réseau mondial de communication par fibres optiques. Ainsi s’utilise aujourd’hui la lumière, loin des Lumières…

Dans un pays dans lequel le président de la République compte sur n’importe quel événement spectaculaire pour « aller chercher » un point de croissance supplémentaire, nul doute qu’il sera possible d’organiser un nouveau Concile de Nicée, comme en 787, pour revaloriser et relancer le culte des images, dès le plus jeune âge. Cela permettra de revenir aux fondamentaux, pour rendre à nouveau l’enfant sage comme une image.

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